Beaucoup aimeraient pouvoir prédire la manière dont nous recevrons les informations demain. Nous pouvons aujourd'hui recevoir sur nos téléphones portables images, vidéos, musiques, mails. Depuis le mois d'avril dernier, le CSA français a annoncé l'attribution de fréquence pour des chaînes de Télévision Mobile Personnelle. Reste la question de l'adoption de ce média par le public. Nous avons rencontré à ce propos François Heinderyckx qui enseigne la sociologie des médias à l'Université Libre de Bruxelles.
Depuis la décision du CSA français quant à l'attribution de réseau pour la diffusion sur la Télévision Mobile Personnelle, les discours s'élèvent pour annoncer l'arrivée d'une nouvelle technologie qui révolutionnerait notre manière de consommer les médias.
Il faut voir d'où proviennent ces propos. J'ai une très grande méfiance vis à vis des discours tenus par des industriels. Ils annoncent leur arrivée de leur produit sans précaution. Cet aspect de nouveauté "révolutionnaire" est pour eux avant tout un argument marketing. Ils tentent de convaincre l'utilisateur que le futur passera par là alors que la télévision portative existe depuis longtemps. Si l'aspect de la mobilité avait réellement intéressé les consommateurs, les télévisions mobiles seraient bien mieux implantées. Maintenant, il y a des nuances à apporter par rapport aux GSM. Le côté interactif est un attrait pour le public. Pouvoir prendre des clichés, puis les envoyer directement par SMS ou même par mail, le tout uniquement avec son téléphone portable peut constituer une véritable facilité.
L'arrivée de la téléphonie mobile de troisième génération (3G) devait déjà être une révolution. Ce qui est loin d'avoir été le cas.
La 3G (aussi appelée UMTS) bénéficie aujourd'hui d'une bande de fréquences large, ce qui permet l'accès à Internet et à la vision de vidéo en streaming. Mais ce modèle est loin d'être accessible financièrement pour le public. Pour l'instant, regarder une vidéo sur un GSM (avec un écran plus petit que la paume d'une main) est de l'ordre du gadget. Les utilisateurs ne sont pas forcément tentés d'investir de telles sommes pour cela. Cependant, la norme DVB-H (Digital Video Broadcasting - Handheld, en français, Diffusion Vidéo Numérique - Portable) qui vient d'être adoptée par la commission européenne, fonctionne différemment. C'est un système de radiodiffusion hertzienne numérique. En d'autres termes, quand l'UMTS multiplie les transmissions, consommant ainsi de la bande passante et provoquant le risque de saturation des rapide des réseaux, la norme DVB-H permet la diffusion en masse d'un émetteur vers les récepteurs mobiles.
Ce système a priori plus accessible (à condition de posséder le récepteur) aurait plus de chances de conquérir le marché?
Personne ne peut le prédire. Regardez l'évolution de l'utilisation des SMS. Au départ, les opérateurs misaient sur les SMS d'informations. Aujourd'hui, les messages interpersonnels dominent le marché et constituent des rentrées financières parmi les plus rentables. Il y a clairement un excès de confiance de la part de l'industrie vis à vis des nouvelles technologies. Quand l'UMTS a fait son entrée sur le marché, les opérateurs se sont battus à coup d'enchères pour en obtenir les licences d'exploitation sans véritable résultat. Les avantages de cette technologie n'étaient sans doute pas à la mesure de la dépense pour le public. On peut ajouter à cela que les téléphones portables ne sont pas très ergonomiques et ne rendent pas la navigation sur Internet particulièrement confortable. Cet excès de confiance s'explique peut-être par l'expansion incroyable qu'a connu le marché des GSM à ses débuts. L'adoption du téléphone portable par un très large public s'est fait à une vitesse sidérante. Les opérateurs espèrent voir le phénomène continuer à se développer.
Vous semblez dire que qu'il est difficile de prédire le comportement des consommateurs. Pourtant des études sont réalisées auprès d'utilisateurs.
A mon sens, il y a surtout un problème d'ordre méthodologique. Ces études demandent aux utilisateurs sondés d'imaginer leur propre comportement dans le futur. Et puis, parfois, ce sont des produits qui font décoller le marché. Ce développement est peu (voire pas) explicable de façon rationnelle. Prenez l'exemple de la vente de musique en ligne, annoncée également comme une révolution. Les consommateurs n'auraient plus à sortir de chez eux pour acheter des morceaux, les firmes de disques allaient pouvoir en vendre directement sans passer par des distributeurs. Et la sauce n'a pas pris... jusqu'au moment où Apple a lancé iTunes Store, un produit qui objectivement n'était pas tellement meilleur que ce qui existait déjà.
Actuellement, les débats tournent essentiellement autour des technologies. Finalement la question du contenu est très peu abordée.
Les avancées se font régulièrement dans cet ordre-là. Prenons l'exemple de la TNT (Télévision Numérique Terrestre) en France. Au départ, l'idée était de proposer une diffusion numérique pour permettre au public de recevoir plus de chaînes. La question du contenu est venue s'ajouter par la suite. Le CSA a lancé un appel d'offre qui a abouti à la création de chaînes de petites tailles avec une offre innovante. Cette pénétration dans le Paysage Audiovisuel Française crée finalement des perturbations parce que ces télévisions plaisent, qu'elles correspondent sans doute aux attentes des téléspectateurs et qu'elles prennent des parts de marchés à des monstres pourtant bien installé comme TF1. En ce qui concerne la TMP, nous aurons probablement des propositions de contenu différentes. A priori, ces chaînes ne diffuseront pas de match de tennis parce que sur un écran dont la diagonale n'est que de six centimètres, il y sera difficile de distinguer une si petite balle. De plus en plus, les productions tendent à se décliner sur différents supports (salles, télévisions, jeux vidéo, Internet, etc.). D'un autre côté, passer de l'écran d'une salle de cinéma à l'écran d'un téléphone portable, c'est un peu rude. Est-ce que cela veut dire que la TMP ne pourra pas trouver sa place sur une plate-forme de diffusion ?
La conception actuelle de cette déclinaison d'un produit en plusieurs supports résulte souvent d'une approche purement économique. On le voit par exemple avec les journalistes. Même s'ils font de la presse écrite, aujourd'hui il leur est demandé de ramener également de l'image et du son. Ce phénomène a plusieurs conséquences. D'une part, cela entraîne une surcharge de travail. D'autre part, afin de trouver le plus petit commun dénominateur, le journaliste est amené à faire des concessions sur la spécificité de chacun des médias. Ce qui est un mauvais calcul. Si l'utilisateur retrouve la même information sur tous les supports, il n'a aucune raison de passer de l'un à l'autre. Pourtant, il est possible de jouer sur la complémentarité des médias et de profiter de la valeur ajoutée de chacun d'entre eux. Ne pas se contenter de faire de simple copier/coller et tirer les bénéfices de chacune des technologies est beaucoup plus riche. La déclinaison ne peut être une fin en soi. La création ne peut être contrainte au risque de l'appauvrir. |